JULIEN PONTVIANNE

AUM est né de la volonté de Julien Pontvianne de réunir, dans une formation hybride plus proche d’un grand orchestre de chambre que d’un big band de jazz en s'intéressant à une sorte de source commune aux différentes traditions musacales, celle d’une certaine sensibilité corporelle, organique à la matière sonore. Inspiré à la fois par différentes musiques contemporaines (Morton Feldman, György Ligeti, Gérard Grisey...), par le rock  (de Sonic Youth...), par le gamelan balinais, la musique classique indienne, les chants liturgiques des moines tibétains... AUM propose une musique où l’écriture et l’improvisation sont constamment au service l’une de l’autre, toutes deux guidées par la recherche d’un son vivant, mouvant, tour à tour méditatif, pur, sale, saturé, impulsif - une musique de masses, de fusions de timbres, de textures, de processus plus que d’évènements, proche des univers de Rothko puis de Pollock...

Après avoir créé et joué (au 104, au DOC, au studio de l'Ermitage, à la Ferme Electrique, au théâtre de Vanves...) un répertoire écrit autour des Jail Poems du poète américain de la beat generation Bob Kaufman, AUM propose un nouveau répertoire, Silere, écrit autour d'un poème d'H.D. Thoreau et créé à la Ferme du Buisson du 14 au 19 février 2013. Sorte de gamelan ultra-moderne – au sens large d'ensemble d'instruments résonants auquel l'entendait Messiaen – AUM met ici en relation plusieurs préoccupations inhérentes à la musique de Julien Pontvianne  : les formes longues, le rôle de la voix, les accords non tempérés, l'évolution de matières continues, le phénomène acoustique des battements... 

Franck Bergerot - concert 15 juin 2012 au théâtre de Vanves (92), festival Turbulence[s]#2



Aum est le grand ensemble imaginé par Julien Pontvianne, selon une démarche dont il m’a semblé avoir eu un avant-goût lors d’un concert en trio avec le tubiste Fidel Fourneyron et le batteur Julien Loutelier le 22 avril 2010 à l’Olympic Café ainsi que dans la contribution du saxophoniste au quintette Oxyd où, après s’être fait connaître en brillant sujet de la tradition du jazz “chorussé”, il se découvrait dans une forme de refus du monologue virtuose, comme cherchant à se fondre dans le collectif… Aum. C’est la syllabe sacrée de l’Orient mystique qu’incarne notamment l’incantation des moines tibétains et qui inspira l’album “Om” de John Coltrane. La motivation de Pontvianne n’a pas forcément le même caractère mystique et si les chants liturgiques tibétains sont invoqués dans la note de programme, c’est au même titre que Morton Feldman, György Ligeti, Gérard Grisey, Jimi Hendrix, Sonic Youth, Duke Ellington, Jim Black, le gamelan balinais et la musique classique indienne. Autrement dit, – et le nom de Gérard Grisey, figure de la musique spectrale très en vogue auprès des jeunes générations d’improvisateurs, n’est pas anodin – le son et sa texture sont ici la matière première dont son tributaire les questions d’intervales rythmiques et harmoniques, de phrasé, de forme et d’orchestration.

 

Le son : probablement la porte la plus authentique pour qui prétend s’avancer au-devant des vérités premières. Alors faut-il peut-être reparler finalement de mysticisme mais débarrassé de tout fatras théologique. À moins qu’il ne s’agisse que de provoquer l’hallucination comme simple excercice d'illusion profane. Dans un cas comme dans l’autre, la longue et lente partition de Pontvianne parvient à ses fins, par une amplification orchestrale des phénomènes de bourdons et de bouillon harmonique par laquelle le musicien indien s’immerge à l’écoute du tampura ou par laquelle le moine tibétain entre en communion avec le cosmos en détaillant toutes les harmoniques de la syllabe Aum. C’est à quoi s’apparentent les longues tenues qui inaugurent l’œuvre, mises à l’épreuve de réorchestrations incessantes, de déclinaisons arpégées, de dissonnances microtonales agissant comme des révélateurs vibratoires.

 

La musique se développe ainsi en un ample mouvement plus ou moins ondulatoire où les contrastes d’intensité tendent ici et là à s’accentuer mais sans jamais rompre le principe de collectivité sonore et de continuum à l’exception de ruptures soudaines suivies de réattaques violentes, de suspensions douces ou d’extinctions à la manière d’une volée de cloches, l’écriture ne laissant qu’une place rare, sinon infime à l’improvisation qui est de toute façon constamment assujettie au son collectif. On comprend alors qu’aux références musicales citées plus haut s’ajoutent les celles picturales de Mark Rothko et Jackson Pollock également évoqués, la pure interprétation mystique de ce travail se heurtant à mon sens au surgissement d'une forme de récit impliquant le langage articulé et le sens  avec les Jail Poems de Bob Kaufman dits par Anne-Marie Jean, seule véritable soliste quoiqu’elle parsème, plus qu’elle n’est accompagnée, cette œuvre fascinante de sa diction très sensible.

Alain Gauthier (Culture Jazz) - concert du 3 octobre 2012 au studio de l’Ermitage


(...) AUM grand ensemble prend place. Il déborde de la scène de l’Ermitage au point que s’installent, au niveau des spectateurs, de gauche à droite, un piano Fender Rhodes, un vibraphone, un vibraphone, un piano Fender Rhodes occupés parAlexandre HERER, Romain LAY, Benjamin FLAMENT et Paul LAY. 

Au centre de cette symétrie, il reste un peu d’espace pour le chargé de direction de cette grosse machine : Dylan CORLAY. 

Tout au fond, là-bas, planqués au ras du mur, Julien LOUTELIER à la batterie, Youen CADIOU à la contrebasse, Richard COMTE à la guitare et Simon TAILLEU à la basse électrique. 

Devant, un pupitre de souffleurs : Benjamin DOUSTEYSSIER aux sax alto et baryton, Antonin-Tri HOANG, clarinette basse, Julien PONTVIANNE sax ténor, clarinette siB et composition, Bastien BALLAZ au trombone, Louis LAURAIN à la trompette, Fidel FOURNEYRON au tuba et toute menue devant son pupitre et son micro : Anne-Marie JEAN, diseuse et chanteuse.


Voilà. Un grand ensemble. Mais pas de la Courneuve.

Et un grand grand grand choc acoustico-sonico-esthético-magnifico. Le truc qui te colle les miches au siège que superglu ferait pas mieux. Ça arrache grave dés le début. Pas de round d’observation (mon retour est pas top, tu me montes le son de la chanteuse ? Faut que je bouge mon bec, je suis un peu bas ; oulala, y’a la chanterelle qui couine… ). Direct à l’os sans s’occuper des fascias, muscles, tendons et autres tuyaux à sang et tout et tout. Droit sur l’étrier, entre le marteau et l’enclume. L’oreille fait deux tours sur elle-même, retrouve ses attaches velcro et alleZi les gars, poussez fort.

Devant nous le chef, de dos, immobile (il fait dans la télépathie ?) laisse ses petits camarades s’engouffrer à donf dans quelque chose qui, un peu plus tard, n’apparaîtra plus comme une intro. On y est d’emblée. C’est fort, c’est dru, c’est tendu et ça va durer couasiment une heure.

Autant le dire, plus qu’un concert, une expérience. Qui amène à revisiter sa propre conscience du temps qui passe. Quand, au bout d’un moment, l’idée développée semble tirer à sa fin, on se dit : « bon, les gars et la fille, et après ? », eh ben après, ça continue. Encore et encore. Le temps s’étire et s’étire et non : il n’y a pas de préparation à base d’ergot de seigle en dégustation libre ; non, la ventilation ne ventile pas de substances à réalité augmentée ; non. Que du bio. Des mains, des doigts, des bouches, des poumons, de la vie.

La diseuse et chanteuse, d’un bout à l’autre de cette expérience, lit/dit/chante un texte en anglais et on s’en fout de ne rien comprendre, mes voisines et moi : on est juste trilingue français-belge-suisse.

L’imagination stimulée évoque des périodes de rêve/cauchemar, un mauvais trip avec un produit coupé à l’ajax ammoniaqué, un bout duVoyage de Pierre Henry revisité, la noria qui grince, au début de Il était une fois dans l’Ouest et cette attente qui n’en finit pas, Mister Natural de Crumb au milieu de la ville bruyantissime qui a poussé autour de lui pendant sa méditation et toujours ce temps qui s’étiiiiiiiiiirrrrrrrrreeeeeeee. Allez voir du côté de La Monte Young ? Charlemagne Palestine ? D’autres minimalistes répétitifs ?

Super concert avec ce magnifique Grand Ensemble d’une homogénéité irréprochable. Tous au service de cette musique sidérante. Merci Monsieur PONTVIANNE.

Extraits audio

.Jail Poems 1 - 3’26’’

.Jail Poems 7 a 9 - 10’09’’

.Jail Poems 17 - 5’32’’

.Jail Poems 18 a 20 - 8’01’’

.Jail Poems 23 - 7’17’’

.Jail Poems 24 - 2’47’’

.Jail Poems 26 a 28 - 16’09’’

.Jail Poems 31 a 33 - 5’39’’

.Jail Poems 34 - 4’48’’

nouvel album: ‘‘Silere’’

.Silere - extrait 4 - 3’00’’

.Silere - extrait 3 - 2’17’’

.Silere - extrait 2 - 3’36’’

.Silere - extrait 1 - 4’25’’

A     U     M

    g      r      a      n      d                    e      n      s      e      m      b      l      e


Ludovic Florin (ImproJazz - juin 2015) - à propos de l’album Silere


«  Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté  »

Lorsque Charles Baudelaire voit ces vers publiés en 1857, il ne s’imaginait sans doute pas que presque cent soixante ans plus tard le calme serait devenu un luxe pour une majorité des habitants de notre planète (depuis 2006, et pour la première fois depuis de son histoire, plus de la moitié de l’Humanité vit en zone urbaine). Si le nuage sonore grouillant et exubérant, symbole de la vie moderne, de nos cités tentaculaires n’a cessé d’interpeller les musiciens au XXe siècle (songeons au Groupe des Six dans les années 1920, au style jungle si peu africain et tellement urbain de Duke Ellington dans les années 1930, jusqu’à City Life de Steve Reich – mais souvenons-nous tout de même que les Cris de Paris de Janequin datent de… 1530  !), d’autres réflexions, articulées autour de la notion d’écologie, ont progressivement émergé à partir des années 1960. Après R. Murray Schafer et son concept de soundscape, cette «  écologie acoustique  fut une partie du semis de l’«  écologie sonore  » des années 1980. La définition n’en est pas aisée. Selon Roberto Barbanti, l’écologie sonore interroge «  la place du son dans la relation à nous mêmes, à l’autre et au contexte global auquel nous appartenons  » («  Écologie sonore et technologies du son  », Sonorités, n°  6, 2011, p. 11), Makis Solomos précisant qu’alors «  l’auditeur et le musicien sont en quelque sorte utilisés par les sons  » («  Entre musique et écologie sonore : quelques exemples  », Sonorités, n°  7, 2012, p. 168). Une telle conception ne semble pourtant pas correspondre à la démarche d’un Gérard Grisey lorsque celui-ci déclare «  rêver une écologie du son, comme science nouvelle mise à la disposition des musiciens  ». («  Devenir du son » (1978), in Gérard Grisey, Écrits ou l’invention de la musique spectrale, Paris, Musica falsa, 2008, p. 28.). Même si le travail de Julien Pontvianne, compositeur de la grande suite constitutive de «  Silère  », premier album du Aum Grand Ensemble, a un rapport plus que certain avec la démarche spectrale – dont Grisey est le représentant le plus influent –, il doit peut-être davantage être rapproché de l’«  écologie de l’écoute  » avancée par Salvatore Sciarrino, notion qui se présente comme une «  antidote à la pollution acoustique et aux fracas de la société de consommation  » (p. 10). L’insertion explicite d’un texte du naturaliste et philosophe américain Henri David Thoreau (1817-1962), tenu pour beaucoup comme l’un des pionniers de l’écologie, laisse peu de doute quant à la réflexion de Julien Pontvianne sur l’impact de l’homme sur son environnement et la destinée de celui-ci.

Pour amener la mise en musique d’un extrait de fameux Walden de Thoreau, placée au cœur de la suite, l’écologie de l’écoute se manifeste d’abord sous la forme d’une économie de moyen, celle développée par la musique dite «  spectrale  ». Les harmoniques composant un unique son semble en effet constituer la base des différentes parties de la partition. Lorsqu’un instrument joue une hauteur, l’acoustique nous apprend qu’elle comporte en réalité un grand nombre d’autres notes. L’oreille perçoit d’une manière globale leur répartition dans le spectre sonore, répartition qui définit le timbre, raison pour laquelle on distingue le fa d’un piano de celui d’une trompette par exemple. Après en avoir analysé ses composantes, la dynamique et l’attaque ayant leur importance à ce niveau, la technique spectrale permet de transposer cette note pour tout un ensemble instrumental  : il déploie dans le temps un son, mi-accord, mi-timbre. Il me semble que la musique de Julien Pontvianne découle directement de ce principe spectral. Ou plutôt, il en tire les conséquences. Pour ce que je peux en juger, le saxophoniste ne donne pas à entendre le son fondamental à l’origine du réservoir de notes auquel doivent puiser les interprètes, ce qui me paraît original. De ce fait, l’accordage des instruments ne se basant pas sur le tempérament égal, mais en centième de ton, il en résulte une sensation de «  fausseté juste  ». L’improvisation trouve d’autre part pleinement sa place dans le travail collectif mené par Julien Pontvianne et le Aum Grand Ensemble. Pour une bonne part la musique s’apparente à de larges plages sonores lisses. Leurs évolutions consistent en une plongée au cœur du son grâce à des interventions certes précisément organisées, mais où les instrumentistes ne sont pas réduits à l’étant de simples exécutants, tous choisissant la manière de prolonger en enrichissant l’enveloppe sonore initiée par le compositeur. Au cours de chacune des parties de la suite, le moindre événement, aussi infime soit-il – apparition/disparition d’un harmonique, inflexion passagère d’un son au quart de ton, etc. – possède-t-il de l’importance. De la sorte, peu à peu, la matière se forme, d’une certaine façon semble s’auto-générer. Seule la Part 2 déploie une progression (dans le sens dramatique du terme) sous la forme d’un grand crescendo. Le mixage lui confère cependant un statut particulier puisque si l’intensité expressive s’accroît et l’espace acoustique s’élargit, la nuance se trouve contenue à l’arrière de la nuance-frontière fortissimo, dans une sorte de violence intérieure qui paraît d’autant plus soutenue. Toutefois, comme pour le reste du disque, le sentiment reste étranger au pathos, certes distancié, de la Nordic Tone d’Europe du Nord. La Part 3 en apporte une nouvelle illustration tout en soulevant la question de l’écologie à l’ère du numérique. Pour plonger l’auditeur au cœur du son, de manière quasi chirurgicale, Julien Pontvianne se concentre cette fois sur la question de la répétition et de la durée. L’enjeu consiste ici à faire tenir un son précaire. Les instruments polyphoniques frappés/grappés (claviers, vibraphones, guitare) ne peuvent en effet produire que des sons dont le destin est de disparaître (après l’attaque, le son diminue inexorablement)  ; quant aux instrumentistes à vent, ils sont bien contraints d’interrompre l’émission d’un son pour pouvoir respirer. La solution de Julien Pontvianne consiste à demander aux premiers de rejouer le(s) son(s) tenu(s) en (les) l’intégrant aussi discrètement que possible à l’enveloppe sonore, et aux seconds de recourir pour une grande part à la respiration continue (ce qui engendre le plus souvent de minimes mais perceptibles variations de hauteur). De la sorte, nous sommes confrontés à une sorte de son qui «  morphe  », à la manière du morphing des graphistes.

Arrivé à ce moment de notre exposé, il faut préciser aux lecteurs que la musique de «  Silère  » apparaît tout aussi sensuelle qu’elle est hautement conceptuelle. Cela par l’investissement corporel des improvisateurs, garde-fou à un intellectualisme sans chair et prolongement indispensable au fondamental équilibre qui se trouve au cœur de cette plongée intime dans le son qui constitue le projet initial mené par Julien Pontvianne. Comme pour attester de cet équilibre, Part 4 – Walden prend un virage plus résolument mélodique, porté par la voix étonnante d’Anne-Marie Jean. Mon esprit ne peut s’empêcher de rapprocher cette pièce du travail de Björk, dont la dimension écologiste de son art n’a fait que s’accentuer avec les années. Sortant du versant conceptuel pour entrer dans celui du ressenti pur, je peux dire d’une manière plus triviale que Julien Pontvianne et ses collègues nous entraînent loin, très loin hors de nous-même, dans un monde sonore voluptueux dont on revient changé. Les Part 5 (qui donne à réentendre certains éléments des pièces précédentes, et démontre par la même occasion combien la construction de la suite ne cède en rien au laisser-aller) et Part 6 (avec ses irrémédiables canons étirés selon des tempos fluctuants) confirment l’extraordinaire choc esthétique qui m’a frappé dès les premières secondes d’audition de «  Silère  ». Cette musique au tempo de rituel, qui accorde du temps au temps – autre luxe ultime de notre époque d’hommes pressés –, s’apparente bien à un bain purifiant, à une cure de désintoxication au «  fracas de la société de consommation  ».

Denis Desassis à propos de l’album Silere - http://maitrechronique.hautetfort.com/archive/2015/05/02/le-silence-est-d-or-5614773.html


Au départ, on n’y prête pas attention... Il est même un danger qui guette à l’écoute de Silere  : celui de passer à côté d’un disque dont les immobilités apparentes sont nourries de ces silences magnétiques auxquels notre vie quotidienne a fini par nous soustraire, jusque dans ses moindres recoins. Voilà une musique d’une puissance discrète mais implacable, qui s’insinue avec une étonnante détermination dans l’espace sonore, telle une vague lente et inexorable. Sous la houlette du saxophoniste et compositeur Julien Pontvianne, l’AUM Grand Ensemble crée l’indicible et fait valser tous les repères. L’impression d’accéder à un ailleurs sans nom se fait jour...

Une petite quinzaine de musiciens formant masse, modeleurs d’une matière sonore impalpable d’où même la voix d’Anne-Marie Jean surgit dans un souffle ténu pour libérer quelques mots qui paraissent formés par la force invisible du vent. On la retrouvera un peu plus loin, chantant «  Walden  », un poème de Henry David Thoreau – autour duquel a été écrit Silere – dans le quatrième mouvement d’une suite en comptant six. Il y a quelque chose qui s’apparente à une liturgie dans cette fusion lente et minimaliste des textures, dans cette absence de «  notes  » qui crée l’épaisseur d’un mystère qu’on ne cherche pas à élucider. Question de foi, probablement... On peine parfois à identifier les instruments tant ils se confondent en une matière unique et mouvante, en apparence plate mais dont les reliefs, ceux d’une pulsion sourde et retenue, apparaissent comme en creux, tapis dans l’ombre de paysages (nocturnes  ? maritimes  ? désertiques  ? spatiaux  ?) qui restent à défricher, y compris lorsqu’on parvient au bout de l’intrigant voyage qui s’est imposé presque malgré nous. Saxophones, clarinettes, vibraphones, claviers, contrebasse, batterie, guitare, électronique... Une association qui évoque volontiers la composition d’un big band, ce que l’AUM est assurément, mais un big band qui aurait choisi de n’offrir que l’essence – le jus – d’une musique réduite à son minimum nécessaire. Comme un parfum.

Julien Pontvianne et ses camarades sont les exacts opposés des humains pressés que nous sommes devenus par la force des choses  : ils tiennent le temps à bout de doigts, le compriment ou l’étirent selon leur volonté. En latin, Silere signifie «  faire silence  » ou «  se taire  ».   Cette déclaration d’intention, aujourd’hui méritoire à l’heure où toutes les paroles ont la prétention de croire qu’elles se valent, nous fait ressentir la nécessité d’une plongée sans retenue dans l’univers très singulier d’une formation, qui nous rappelle en outre toute l’exigence d’Onze Heures Onze, un collectif de musiciens d’Île-de-France (son festival annuel se déroule au mois de mai) dont il faut saluer les immenses qualités.

Silere n’est pas un disque d’agrément, son bruissement-battement et ses souffles esquissés n’ont leur place dans aucun ascenseur ou grande surface. Ils ont besoin de plus d’espace, de plus de solitude et de contrées propices à l’accomplissement de ce qui ressemble fort à une quête éminemment méditative.

Franck Bergerot, jazz magazine juin 2015, à propos de l’album Silere


Le nom de ce groupe n’est pas anodin. C’est celui donné par l’hindouisme au son fondamental d’où pourrait se déduire toute existence. La plume de Julien Pontvianne, que l’on a connu autrefois en convaincant post-shorterien, éprouve d’infimes décalages de l’unisson vers la dissonance, étire des nappes immenses qui se superposent et se reconfigurent en un lent mouvement pertpétuel, selon des textures et des couleurs très progressivement contrastées. L’oreille hypnotisée, comme l’oeil face à un monochrome, détaille, au fur et à mesure qu’elle s’y accoutume, ce qui renvoie tant aux musiques industrielles qu’au gamelan balinais, tant aux recherches spectrales qu’aux rituels tibétains. Si mysticisme il y a, il est moins de l’ordre du culte que de la connaissance et la liste du jeune «all stars» qui s’est laissé convaincre de s’associer à cette démarche (et pas seulement le temps d’un disque) n’est pas le moins instructif. A la quatrième de ces six plages, au cours desquelles on l’entend explorer ici et là les frontières entre «dire» et «faire sonner», la voix d’Anne-Marie Jean élève soudain au-dessus de cette étrange étendue un authentique chant d’une renversante beauté.